Journal d’Irlande : carnets de pêche et d’amour, 1977-2003

France – Journal Intime

Journal d’Irlande : carnets de pêche et d’amour, 1977-2003
Un journal intime de Benoite Groult
Grasset – Le Livre de Poche

https://www.leslibraires.ca/livres/journal-d-irlande-carnets-de-peche-benoite-groult-9782253257622.html

Comment c’est, vieillir en polyamoureux? Est-ce seulement possible, envisageable? C’est avec ce livre que j’ai pu explorer la question à travers les yeux d’une écrivaine connue.

Je ne connaissais rien de l’autrice et de la féministe Benoit Groult avant d’avoir pris connaissance de ce livre. Après l’avoir refermé, je réalise que je n’en sais pas tant davantage sur l’écrivaine et, même si plus d’une trentaine d’ouvrages portant son nom sont disponibles sur Les Libraires, j’ignore si je vais me plonger dans un autre de ses bouquins.

Ce que j’apprécie de cette lecture touche davantage à la vie personnelle de Benoite Groult que de son monde imaginaire. À titre de journal intime, la publication, pilotée par une de ses filles, Blandine de Caunes, présente les réflexions de sa mère sur ses étés passés en Irlande.

En faisant abstraction des magnifiques descriptions douces et amères de la bipolaire Île d’Émeraude (l’Irlande), et en dépit des nombreux passages traitant en liste d’épicerie de la pêche aux fruits de mer, j’ai trouvé dans ce livre une riche réflexion du polyamour à l’âge d’or, et ce même si l’autrice a rédigé l’essentiel de son journal avant que ce mode de vie ne devienne une revendication sociale définie par son langage propre et ses livres-recettes.

Benoite Groult a eu deux filles d’un premier mariage avorté, puis s’est engagée dans une relation à long terme avec un autre auteur, Paul Grimard. Dans sa relation avec celui-ci, polyamoureux notoire de son époque, elle a expérimenté des émotions que nous connaissons tous très bien – jalousie, envie, rejet.

Vingt ans plus tard, son concubinage est devenu plus un compagnonnage. Les conjoints ont poursuivi leur vie ensemble, même si leurs amours se sont le plus souvent trouvés ailleurs.

Le grand intérêt de ce livre, c’est de constater que, lorsque Benoite s’aperçoit que Paul perd de sa vigueur physique, elle ne ressent aucune gêne à le critiquer, du moins sur papier. Le phénomène des « P’tits vieux qui restent ensemble jusqu’à s’haïr » s’incarne un peu dans sa façon de raconter ses étés en Irlande avec Paul. Alors qu’ils forment une équipe de pêcheurs dynamiques au début du journal, même ce seul élément resté fort de leur relation autrement platonique finit par dégénérer. La confiance mutuelle s’égrène petit à petit. L’amour ne conquière pas tout.

Pendant ce temps, il y a Kurt l’américain, le grand amour passionné de Benoite qui vient la rejoindre quelques jours par année en Irlande. Kurt a ses défauts : Benoite le considère moins intelligent et surtout politiquement inadéquat – c’est un républicain américain de droite alors qu’elle est campée à gauche à l’époque de Ronald Reagan aux États-Unis et de François Mitterand en France. Malgré cela, son corps et son esprit sont complètement captivés par lui. Comme ils ne se voient qu’une fois par année, cet amour prend longtemps à se consumer… jusqu’à commencer à s’éteindre lorsque les capacités physiques de Kurt diminuent.

Il y a beaucoup plus dans ce livre que ce que je suis parvenu à exprimer en ces quelques paragraphes. C’est ce que je vous invite à découvrir : si nous savons que, malgré les promesses du mariage, la monogamie n’est pas garante d’une vie joyeuse pour toujours, qu’en est-il du polyamour? Peut-il vraiment nous préserver de la mort à petit feu? Est-il garant d’une vieillesse heureuse?

Benoite vit une passion dévorante dans les bras de Kurt… quelques jours par année. Et pourtant, même cela finit par passer lorsque le corps de Kurt ne peut plus matérialiser son amour pour elle, lorsque son portefeuille ne lui permet plus de venir la visiter outremer. Lorsqu’il meurt, les deux amoureux sont bien loin l’un de l’autre. Une lettre d’amour posthume postée par la fille de Kurt informe Benoite de la mort de celui-ci. Paf. C’est tout. Imaginez recevoir un courriel de la fille – que vous ne connaissez pas – de votre amoureux ou amoureuse vous informant de sa mort. Et, pendant ce temps, Paul continue de perdre de l’estime aux yeux de Benoite.

Ce journal intime se termine en 2003, lorsque la maison d’Irlande est vendue. Atteinte d’Alzheimer en fin de vie – je n’ai pas trouvé l’année exacte, ce fût probablement au courant des années 2010 -, Benoite décède 13 ans plus tard en 2016, après une injection létale (demandée par ses filles) d’un médecin belge venu en France malgré l’interdiction légale en vigueur.

Cette vie pleine de fougue – des débuts jusqu’au vedettariat littéraire à la semi-retraite d’abord joyeuse, puis la longue marche vers la mort – pose une question qui a été, à mon humble avis, peu posée jusqu’ici dans notre « polylittérature » : comme polyamoureuses et polyamoureux, comment souhaitons-nous finir nos jours? Et avec qui? Et quels seront les termes du contrat?

Ferons-nous le même choix que Benoite d’accompagner notre fidèle compagnon – Paul Guimard, décédé en 2004 – dans la mort, tout en laissant notre amour plus lointain mourir dans les bras de quelqu’un d’autre? Au contraire, ne souhaiterons-nous pas plutôt fuir ces conjoints ou conjointes pour qui les sentiments se sont évaporés il y a bien longtemps? Préférerons-nous conserver la sécurité, les acquis alors que les atouts du corps s’en vont? Ou aimerons-nous mieux poursuivre notre quête de la jeunesse en prenant des amants ou des amantes encore fonctionnels? Ou voudrons-nous plutôt rapatrier tout notre monde sous le même toît? Le pourrons-nous seulement?

Aujourd’hui, alors qu’il existe une panoplies de jouets sexuels pour augmenter ou diversifier les plaisirs, est-il encore nécessaire de délaisser un partenaire masculin lorsqu’il ne bande plus? En fait, pourquoi au juste acceptons-nous de partager notre intimité avec quelqu’une ou quelqu’un?

Si ces questions se posent à tous les âges de la vie, elles se feront d’autant plus pressantes pour qui, avec l’âge, le spectre de la mort deviendra une réalité quotidienne.

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