Ma mère avait raison, un essai d’Alexandre Jardin

France – Essai

Ma mère avait raison

Un essai d’Alexandre Jardin

Grasset – Le Livre de Poche

https://www.leslibraires.ca/livres/ma-mere-avait-raison-alexandre-jardin-9782253906759.html

Vers la fin des années 90, je me sentais plutôt perturbé par le système de vedettariat américain. Leonardo DiCaprio, Brad « Bad Trip » Pitt et Johnny Depp m’énervaient. Ça me fâchait d’entendre une personne ou une autre dire qu’elle n’écoutait pas de films d’horreur… sauf ceux de Tim Burton, bien sûr! Et quand le Titanic de James Cameron est sorti… misère… J’ai tout fait pour ne pas le voir. Je ne l’ai même jamais vu, en fait.

Ce que je redoutais le plus, à mon adolescence, je pense, c’était de me confronter à des modèles masculins qui ne me ressemblaient pas, du moins j’avais l’impression de ne pas leur arriver à la cheville. Peut-être aurais-je dû confronter leur image et embrasser leur exemple? Toujours est-il que je ne l’ai pas fait. En rétrospective, j’ai un regard peu tendre sur les années qui ont suivi mon adolescence, je me suis souvent jugé pour les choix que j’ai faits et que je n’ai pas faits.

Durant cette même période, je craignais assez peu les vedettes du cinéma français. Il m’arrivait d’écouter quelques films quand ils passaient à la télévision. Par contre, il y avait un auteur qui m’effrayait par-dessus tout : Alexandre Jardin.

Voir des femmes se pâmer d’extase sur la plume de cet auteur me remplissait de terreur. Le romantisme dégoulinant que je soupçonnais dans ses récits me poussait à des sentiments peu recommandables. Je le comparais, sans savoir, à un Jean-Pierre Ferland qui « aime toutes les femmes » et qui avec un air sur de lui balaie toute concurrence masculine dans la salle.

Bref, je n’avais pas confiance en moi et je projetais mon mal-être sur tous ces hommes dont l’image, la voix, les manières et le discours faisaient rêver les femmes autour de moi.

Fin mars 2018, je me suis rendu au Salon du livre de Trois-Rivières. Et j’ai croisé, dans une toute petite salle, ce cinquantenaire bien gentil, l’air tout à fait inoffensif. Pas de files, pas de femmes en pâmoison, que des familles bien tranquilles. C’était Alexandre Jardin qui s’apprêtait à lire un conte aux enfants. Et moi, à cette époque en pleine reconstruction de mon identité au travers d’une transition période de transition vers le polyamour, j’étais en train de changer.

La rencontre m’a laissé une impression durable, de celle qui brise les mythes. Quelque temps auparavant, l’auteur avait publié son essai « Ma mère avait raison ».

Je ne sais trop à quelle époque j’ai pris conscience de l’existence de ce livre. Ce que je sais, c’est qu’il m’a hanté chaque jour à partir du moment où j’ai pris conscience de son existence, où j’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas cette fois d’une énième miellerie romantique, mais de la vie d’une personne bien réelle… qui avait créé sa famille bien à elle, sans reculer devant les amours multiples. J’avais refusé de lire « Fanfan » et avait fui « L’Île des gauchers », mais cette fois, je ne souhaitais plus reculer.

Il fallait que je lise ce livre.

Avant que alliez plus loin, je dois vous prévenir : ce récit autobiographique n’est pas un guide pratique, même s’il aborde le récit d’une famille polyamoureuse. Il n’y a pas de recettes à suivre ou de modèles à embrasser; juste cette histoire d’une mère aux partenaires multiples narrée du point de vue déformant du fils écrivain. Je suis pas mal convaincu que ce récit oscille entre la réalité et l’imaginaire, même si l’auteur ne le dira pas de but en blanc.

Bref, c’est l’histoire d’un petit garçon devenu écrivain qui raconte Verdelot, cette maison aux chambres multiples. Dans l’une d’elles, il y a la chambre de sa mère. Son père n’y dort pas. Personne n’y dort, sauf sa mère. Et parfois, il y a des hommes – son père et d’autres – qui viennent lui rendre hommage, quand elle le demande. En font partie : Le Zubial (le père d’Alexandre Jardin), Claude, Pierre (le futur mari de sa mère, bien plus tard), Jacques, Nicolas, parmi d’autres. Certains dorment dans d’autres chambres, d’autres retournent chez eux. Personne ne s’en cache, même si l’ami d’Alexandre, Hector, ne comprend pas.

L’auteur admire sa mère. Excentrique, portée sur la nouveauté, elle fascine et entraîne ses partenaires à redoubler d’ardeur pour obtenir son attention, ses faveurs. Alexandre Jardin, dans ses souvenirs, ne décèle nulle trace de jalousie chez elle ou chez eux, même lorsque le père (Le Zubial, Pascal Jardin) est à l’étage avec une autre femme. Avec lui, son fils, elle est parfois exigeante – elle jettera au feu sans lui demander sa permission un de ses manuscrits duquel il n’est pas lui-même certain de la qualité -, parfois distante – entre autres quand elle est au lit avec un homme, sa porte fermée à clé, alors qu’Alexandre aurait bien voulu être avec elle.

Est-ce que sa mère avait raison? Je ne sais pas. Personnellement, je n’aurais pas tendance à m’inspirer de sa personnalité : portée sur l’incroyable, fascinée par la nouveauté, elle accueille chez elle une profusion de personnages hauts en couleur qui font ou qui prétendent faire toutes sortes de choses. J’aime ma vie un peu plus tranquille. Néanmoins, à travers le témoignage de son fils, je retiens de l’attitude frondeuse et authentique de « Fanou », le nom que Jardin donne à sa mère, cette possibilité bien réelle de construire une vie familiale et amoureuse autrement qu’en se conformant au modèle par défaut de notre société : la famille recomposée. Si c’est parfois une issue souhaitable à une première relation qui se termine, il n’est pas toujours nécessaire de soustraire avant d’additionner. Chez Fanou, des hommes (et aussi des femmes? Je n’en suis pas certain) qui y habitent en permanence. D’autres vont et viennent chaque fin de semaine. Certains sont de passage, pour un temps. Il y a aussi des amis des enfants qui cherchent un refuge, pour  « échapper » à leurs parents quelque temps.

On lit parfois ce qui nous intéresse déjà. C’est le cas ici. J’aime l’idée qu’il est possible de construire une famille en additionnant les adultes. Qu’un Alexandre côtoie non seulement le Zubial papa, mais aussi un Pierre, un Claude, un Jacques et un Nicolas. Ça pourrait aussi être une Jane, une Sarah, une Maude.

On ne peut pas forcer les gens à vivre ensemble, mais quand ça se produit, pourquoi s’en priver?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *