Prague

Québec – Roman
Prague
Un roman de Maude Veilleux, paru dans la collection Hamac chez Septentrion

https://www.leslibraires.ca/livres/prague-maude-veilleux-9782894488720.html

Si j’écris ces prescriptions culturelles, c’est parce que je crois au pouvoir des arts et de la culture pour nourrir nos esprits, alimenter nos âmes, réveiller nos intellects. La vie s’apprend-t-elle dans les livres? Les films sont-ils conformes à l’expérience que nous avons de la réalité? Sans doute pas. Et pourtant, même en agissant comme des miroirs déformants, les arts et la culture nous permettent de réfléchir sur le sens, le courant, la direction de nos existences.

Si j’écris ces prescriptions culturelles, c’est parce que ça me donne une raison de plus d’explorer, de chercher, de découvrir des trésors et de vous les partager. En lien avec ce partage, il n’y a rien qui me fasse plus plaisir que de recevoir un pouce en l’air, un coeur, un câlin virtuel, un commentaire et même une appréciation en vrai sur l’un de mes textes, ou sur plusieurs. Cette possibilité d’aller puiser un peu d’énergie externe vient aussi avec un revers : l’exposition à la critique. Par exemple, quand je choisis de proposer une oeuvre qui n’est pas un flambeau rayonnant pro-polyamour (comme si c’était la seule vérité?), il arrive que des questionnements émergent. Bien intentionné ou non, un « Quel est le lien avec le polyamour? » bête, froid, injustifié, sans explications, désincarné lâché comme une bombe dans un fil de commentaires me blesse, me fait mal, me rend hargneux. Je me retiens à deux (trois? quatre?) mains pour résister à l’envie que les médias sociaux nous donnent souvent : démarrer une « guerre du feu » (« flame war »), un conflit de mots que j’aurai évidemment perdu d’avance, rien que parce que j’aurai commis l’erreur de m’y engager.

Cette prescription culturelle est née de ce désir de sublimer une émotion négative en immeuble constructif.

Oui, il arrive que je propose des oeuvres dont, en apparence, le sujet est l’horrible. le terrible, le scandaleux « couple ouvert ».

J’imagine dans une fiction totalement décalée de la réalité la réaction de certains puristes imaginaires : « Scandale! Couple ouvert! Ça n’a rien à voir avec le polyamour, contactez les admins OPC qu’on m’élimine cette publication scélérate, hérétique!!! »

Vous savez quoi?

Je ne crois pas au couple ouvert.

Et, pour l’occasion, je vous propose d’explorer mon point de vue à travers une oeuvre courte que j’ai beaucoup aimée : Prague, un roman de Maude Veilleux, publié dans la collection Hamac chez Septentrion.

De ma lecture de ce roman, une question m’est restée : son écrivaine connaît-elle seulement l’existence du concept du polyamour? En quelque 100 pages, je n’ai rien lu dans ce roman qui ressemble même un peu à un couple ouvert. La narratrice, en couple avec Guillaume, ne le voit presque jamais. Les beaux moments passés avec lui sont rares, du moins dans le cadre de ce récit. De l’autre côté, elle raconte avec moult détails chacune de ses mercredis soirs avec Sébastien.

Chacun. De. Ses. Mercredis. Soirs.

Et encore, dans chacune de ces soirées, de ces matinées aussi, de ces mercredis une fois par semaine, il y a cette illusion, ce faire-semblant-de-ne-pas-aimer, cette tentative de ne pas s’engager. La narratrice évoque le fait que Guillaume a approuvé sa relation avec Sébastien. Et tout ce beau monde prétend que ce n’est que pour le sexe, qu’il n’y a pas d’amour, que personne ne va s’engager. Alors la narratrice aime Sébastien, mais reste avec Guillaume pour un concept, pour une idée, celle de faire durer un couple… usé. Nous sommes clairement dans le polyamour qui s’ignore, celui qui dort dans le placard.

Quelle est la différence véritable entre le couple ouvert et le polyamour? Une question de langage, de concept mental. Dans un couple ouvert, les rencontres sont supposément éphémères, ne menacent pas le couple, ne mènent pas à de nouveaux couples.

Pas le droit d’aimer.

Ce que j’ai aimé de « Prague », c’est sa déconstruction (volontaire ou involontaire) de ce concept non-éthique. Peut-on s’empêcher d’aimer? La narratrice ne le peut clairement pas, et dans son esprit, le mot « amour » revient la hanter sans cesse. Entre ses moments de joie dans les bras de son partenaire Sébastien et les doutes qui la taraudent, elle nous parle de son éloignement d’avec Guillaume. Leur couple, bâti sur un idéal social fragile, est clairement en phase terminale.

« Prague » est un roman du vertige, qui déverse sur la notion de « couple, socle d’une existence » une pluie de questions. En une centaine de pages, on y trouve du sexe brûlant, l’enjeu du pouvoir (elle est la patronne de Sébastien, après tout, ce qui la place dans une situation de conflit éthique), la passion dans le refus de l’amour, l’anxiété de certaines femmes face à la bisexualité masculine, l’idée folle de faire durer un couple dysfonctionnel pour « réussir » là où tous ses amis ont échoué, la technique de l’évitement et l’idée de flotter dans le malaise pour fuir ses problèmes.

Non, tous les livres n’ont pas à être rayonnants de polyamour positif pour être instructifs. Au contraire, comme une bonne science-fiction postapocalyptique, un roman parsemé de doutes, de douleur et de sexe brûlant peut faire du bien à l’âme. Parce que même si nous souhaitons toutes et tous le meilleur pour nous-mêmes et pour les autres, ça fait du bien de réaliser que des gens bien n’ont pas encore trouvé la recette magique du bonheur éternel, ni en monogamie, ni en polyamour.

Et le couple ouvert? Vous pouvez y croire si vous voulez. Pour ma part, je doute qu’une approche basée sur l’absence de quelque chose puisse être un modèle viable à long terme. L’amour finit par surgir là où ne voulait pas qu’il surgisse, et arrive ce qui doit arriver. Le couple ouvert n’est qu’un chemin parmi d’autres entre deux rives, une voix temporaire entre la monogamie et le polyamour. Le couple, c’est une bulle qui naît, qui vit et qui meurt au fil du temps. Une bulle peut flotter vers une autre, puis revenir à son point de départ, mais il n’y a rien de tel qu’une bulle ouverte. Le couple ouvert est un ensemble de règles qui attendent soit d’être transgressées, soit renvoyer ses adeptes dans le purgatoire du regret et de la peine d’un amour qui aurait pu être.

La définition du Wiktionnaire – https://fr.wiktionary.org/wiki/couple – d’un couple est d’ailleurs éloquente à cet égard : « Deux personnes unies ensemble par amour, par mariage ou par relation sexuelle. [..] (Par extension) Deux personnes unies par un sentiment commun ou par un intérêt qui les porte à agir de concert. »

Quand on aime quelqu’un, chastement ou avec sa sexualité, nous sommes à ce moment-là « en couple » avec cette personne, peu importe le temps passé avec elle. « Prague » à la qualité de nous faire réaliser tout l’enfer que nous pouvons vivre à force de s’en cacher.

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