Charlotte a du fun

Québec – Cinéma
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Charlotte a du fun
Un film de Sophie Lorain

Dans le cadre de ma première chronique, j’ai mis en lumière le livre « Au 5e » de M.P. Boisvert, un roman québécois et portrait de milléniaux polyamoureux de la diversité sexuelle habitant à la même adresse. Sujet d’actualité, je suis convaincu que ce roman trouve écho dans plusieurs autres productions littéraires du XXIe siècle et que, en fouillant chez certains éditeurs, notamment ceux nés après l’an 2000, je pourrais trouver d’autres exemples fort pertinents. Le roman « Sexe-chronique »  de Geneviève Drolet ( épuisé en papier, mais disponible en numérique : https://www.leslibraires.ca/livres/le-sexe-chronique-genevieve-drolet-9782896710140.html ), est l’un des quelques exemples qui me vient en tête quand il s’agit d’explorer des enjeux de la sexualité contemporaine.

Mais qu’en est-il du cinéma québécois, celui d’ailleurs qui vient de recevoir près de 100 M $ du gouvernement québécois pour se remettre en marche et s’ajuster aux règles de la distanciation sociale? L’an dernier, en 2019, la diversité culturelle et les premières nations ont été mises en valeur par plusieurs productions – Antigone, Kuessipan, Appacho, une caresse pour l’âme, Jouliks, Une colonie, Malek, entre autres exemples. De leur côté, la plupart des films ayant cumulé le plus grand nombre d’entrées – Menteur, Merci pour tout, La femme de mon frère et même Antigone – ont abordé la question de la famille, souvent à travers le prisme du père absent/mort ou inadéquat. Dans les dix premières positions ( https://www.filmsquebec.com/entrees-salle-films-quebecois-2019/ ) se sont retrouvés deux films qui traitent de l’homosexualité masculine : Matthias et Maxime et de The Death And Life Of John F. Donovan.

Si certaines oeuvres, telles que Genèse (que je n’ai pas encore vu), semblent évoquer la question de la sexualité ouverte – et les défis qui y sont associés -, un premier coup d’oeil à la production québécoise de l’an dernier me pousse à émettre cette hypothèse : la question des modes de vie alternatifs semble être bien peu explorés par le cinéma québécois. À moins que le film « Il pleuvait des oiseaux », que je n’ai pas encore vu, cache dans ses mystères (le synopsis du film est flou) cette question chez des gens des générations plus âgées. Depuis le confinement, ma pile de films québécois à voir s’allonge, il faudra bien que je retourne à la bibliothèque pour en louer d’autres.

Bref, si la culture québécoise est riche à plusieurs niveaux, il faut creuser et s’acharner de patience pour en trouver les trésors les plus pertinents. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de cette chronique. Plutôt que « Le trip à trois », l’un des pires affronts du cinéma québécois aux sexualités alternatives, je vous suggère de remonter à 2018 pour découvrir un joyau caché : « Charlotte a du fun » de la cinéaste Sophie Lorain.

D’entrée de jeu, ce que j’ai adoré de ce film, c’est son portrait sans concession des jeunes milléniales. Ici, pas de princesses, pas langage châtré, pas d’idéalistes qui rêvent d’intégrer une élite quelconque, même pas de couleurs : le noir et le blanc nous recentrent sur le récit et sur son contenu. Le trio de tête, Charlotte et ses deux amies, sont toutes différentes : Charlotte butine d’un partenaire à l’autre comme une abeille, son amie hippie nous informe sur les nouveaux combats socio-identitaires et environnementaux, son amie réservée nous parle de ses blocages familiaux et de son désir de vivre son premier amour.

Il y a quelques semaines, j’évoquais dans ma chronique sur l’essai « Histoire populaire de l’amour au Québec : Tome 1 (avant 1760; Nouvelle-France) » cette première nation dans laquelle un rituel de passage vers la vie adulte, c’est de courir de « Courir l’allumette » : au printemps, de jeunes femmes allument un feu dans leur tente et attendent qu’un homme se présente. Chacune peut choisir ou non de faire l’amour avec lui. Celui-ci quitte sa tente dès qu’elle le souhaite. Si une femme souhaite ensuite faire l’amour avec un autre homme, elle rallume le feu, et ainsi de suite, jusqu’à plus soif.

Le scénario de « Charlotte a du fun » m’a fait penser à ce rituel : les trois jeunes femmes se trouvent un travail au Jouets Dépôt. Sur place, elles y rencontrent un assortiment variés de collègues de leur âge, tant des femmes que des hommes. S’ensuivent alors les chassés-croisés (essentiellement hétérosexuels, si ma mémoire est bonne)… et peu après s’installent les jugements. Malgré cette apparence de liberté relationnelle et sexuelle, des relents de morale de notre société d’origine catholique persistent : si l’homme qui couche avec toutes les femmes fait partie de la bande, la femme qui couche avec tous les hommes n’est-elle rien d’autre qu’une salope?

Alors que les hommes dressent leur tableau de chasse et que la plupart se félicite d’avoir eu l’occasion de faire une partie de jambes en l’air avec Charlotte, des collègues féminines de celle-ci cèdent à la colère du « Monstre aux yeux verts », la toute-puissante jalousie. Plus Charlotte s’émancipe sur le plan sexuel, plus elle cumule les partenaires, plus elle se met à dos les autres jeunes femmes. Pour différentes raisons liées à ses gestion des relations masculines, même ses amies finissent par lui tourner le dos. La jalousie, les sentiments hargneux, les regards méprisants qui s’échangent entre les jeunes femmes illustrent une dualité bien particulière : d’un côté, les hommes qui s’autocongratulent de leurs exploits et, de l’autre, les femmes qui s’entre-déchirent pour éviter de « partager » ou pour garder la pole position en matière de séduction.

Lorsqu’elles atteignent le point de rupture et se rendent compte qu’elles sont en train de se dénigrer et de se nuire collectivement, les jeunes femmes décident de rétablir les règles du jeu en faisant la grève du sexe. Les jeunes hommes sont forcés d’entrer dans la danse et de réfléchir avec elle sur la perception que chacune et chacun pose sur la liberté sexuelle des femmes. Comment rétablir l’harmonie entre toutes les parties impliquées? Comment retrouver cet idéal de liberté sexuelle et de pacifisme observé, par exemple, chez les bonobos – http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1535455-le-secret-de-la-paix-chez-les-bonobos-la-dissociation-entre-le-sexe-et-la-reproduction.html ?

C’est, essentiellement, la leçon que j’ai retenue du film : s’il est bon d’être libre, encore faut-il être libres ensemble. C’est un travail à faire sur soi et avec les autres. Pour que nos relations soient saines, chacune et chacun doit respecter et valoriser ses partenaires, autant actuels que passés. Même lorsque le désir et l’amour n’y sont plus, le respect de l’autre doit primer.

« Charlotte a du fun » est de cette trempe de films que j’aime réécouter de temps à autre, autant pour son 2e degré que pour le plaisir d’entendre les répliques mordantes des personnages.

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