Pierre-de-vie (v.f. de Lifelode) de Jo Walton

Québec – Livre
Pierre-de-vie (v.f. de Lifelode) de Jo Walton
Éditions Denoël

Pour acheter : https://www.leslibraires.ca/livres/pierre-de-vie-jo-walton-9782207144084.html
Plus de détails ici : http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Lunes-d-encre/Pierre-de-vie

Si mes rêveries collectivistes et polyamoureuses dressent un univers commun, unifié, où les gens, les professions, les lieux et les choses coexistent dans un même espace, dans la réalité, j’ai tendance à segmenter les différentes facettes de mon existence. Hors confinement, le travail et la famille évoluent le plus souvent en des temps et des sphères séparées. Mes relations polyamoureuses les frôlent à un moment ou à un autre. Mes vieux amis de jeux de rôles ont des nouvelles de tout ça, mais ne les côtoient pas, règle générale. Les littératures de fantasy, qui ont été le sel de ma jeunesse, ont souvent bien peu à voir avec mon existence actuelle. Elles font toutefois encore partie de mes lectures.

Fin mars, début du confinement lié à la COVID-19, je tombe dans Solaris #213 ( https://www.revue-solaris.com/numeros/solaris-213-hiver-2020/ ) sur une critique, par l’auteure Francine Pelletier, de la traduction du roman « Lifelode » de Jo Walton sous le nom de « Pierre-de-vie » chez Denoël (France).

C’est le choc.

Un roman de fantasy mettant en vedette des personnages polyamoureux, ça existe?

Bien que les littératures de l’imaginaire soient à l’échelle nationale, fédérale et internationale riches et diversifiées, j’avoue que cet élément m’a frappé droit au coeur.

J’en ai lu, des récits de héros et d’héroïnes qui sacrifient tout pour accomplir leur destinée, de combattants nomades qui laissent des coeurs brisés et des enfants illégitimes derrière eux, d’êtres qui poursuivent de manière acharnée une quête épique, dans le seul espoir de retrouver l’amour et le confort bien normal d’un foyer monogame pleinement heureux.

Mais un roman de fantasy dans lequel deux couples se fondent en une famille unie pour assurer la stabilité de la seigneurie d’un petit village bien tranquille? La description que Francine Pelletier a fait de « Pierre-de-vie » dans sa critique (positive) du roman de Jo Walton a frappé mon imaginaire, à un point tel que je n’ai pu m’empêcher de le commander tout de suite. Deux jours plus tard, il était déposé dans ma boîte postale.

(Attention : je divulgâche certains éléments de l’intrigue ci-dessous)

« Pierre-de-vie » est un roman qui se savoure lentement. Au-delà de son intrigue principale, qui implique le retour de l’est mystique (où le temps s’écoule plus lentement) d’une mystérieuse aïeule et ses conséquences sur la petite communauté d’Applekirk, c’est la relation entre Ferrand (seigneur du château), son épouse Chayra, sa concubine Taveth (qui s’occupe de la bonne gestion du château) et le mari de celle-ci, Ranal (agriculteur), aussi le concubin de Chayra, qui est au coeur de l’intrigue. Ces quatre personnages, leurs enfants, les amours passagères hors-famille de Chayra et les bouleversements auxquels ils feront face forment à eux l’essentiel de la saveur du récit.

Autour d’eux gravitent différents personnages de la communauté, ainsi que Hanethe (l’aïeule) et Jankin, un jeune homme bien gentil duquel Taveth et Chayra tombent tour à tour amoureuses, et qui sera le germe d’une dispute fondamentale entre les deux femmes.

Le polyamour est au premier plan dans ce roman, et le livre regorge de passage saisissants à ce sujet. L’échange ci-dessous entre Ferrand, le seigneur, et son fils Hodge résume bien les défis que le polyamour et les relations amoureuses représentent, tant dans ce roman que dans la vie :

HODGE (le fils) : « Je me marierai pour [note du critique : assurer la saine gestion de la seigneurie d’] Applekirk. Mais je n’ai pas envie de m’embêter avec trop de gens et trop de complications. »

FERRAND (le père) : « C’est ce que je disais aussi à ton âge », réplique Ferrand en souriant.

La réaction d’Hodge est celle de l’adolescent qui comprend encore bien peu les défis de l’âge adulte. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Son père Ferrand lui transmet la somme de son expérience par ses paroles et par son sourire. En résumé, il tente de lui expliquer que l’adaptation aux changements est la clé d’une vie saine, positive et réussie.

Plus tôt dans le récit :

KEVAN (le fils) : « [..] Parfois, je trouve qu’on est trop nombreux dans cette famille. »

TAVETH (la mère : « Quatre adultes dans une famille, c’est très fréquent, tu sais. », réplique Taveth, impassible.

Ce roman a été une révélation pour moi : si ma réalité familiale n’est pas tout à fait la leur, et même si la leur n’est pas parfaite, je me suis senti comme à la maison, entre le réel et l’idéal.

Au début du roman, le passage suivant m’a fait pleurer :

« Dans la chambre d’enfant [..] Taveth chante une berceuse à un bébé pour l’endormir. Ce n’est pas son enfant, mais celui de Chayra. [..] son père n’est pas Ferrand, mais Ranal, le concubin de Chayra, comme Taveth est la concubine de Ferrand. Personne ne s’en soucie d’ailleurs, et certainement pas Ferrand. »

J’ignore si pourrais être capable d’un tel niveau d’altruisme; Ce passage m’a quand même touché droit au coeur. « Pierre-de-vie » regorge de telles images. Le titre du roman fait d’ailleurs référence à l’équivalent, dans notre société, du pourquoi nous sommes venus sur terre. Quelle est ta mission, ce quelque chose de spécial autour duquel tu bâtis ta vie? Pour Taveth, c’est de s’occuper de la famille, de la bonne tenue de la seigneurie d’Applekirk avec Ferrand; Ranal gère la production de la nourriture; Chayra fabrique les objets (poterie) dont ils ont besoin au quotidien. Ainsi, la famille est complète.

Dans mon vécu de lecteur, j’ai rarement vu cette approche en fantasy : le récit ne met en scène aucun être non-humain – pas de fées, de dragons ou de nains – autre que des divinités post-humaines vivant au loin, dans un orient mythique. Les combats, loin d’être épiques, sont présentés au même niveau que la peste, c’est-à-dire comme des fatalités à éviter à tout prix, contre lesquelles il faut prendre des mesures et lutter, mais sans y prendre de plaisir.

Le début du roman résume bien l’ambiance générale du récit :

« On raconte que, très loin à l’ouest, il existe des terres où les gens vivent comme des statues. Leurs journées, toutes identiques, sont rythmées par une routine immuable. À l’inverse, si on se dirige vers l’est, la population se comporte de plus en plus bizarrement, comme si l’on entrait en féérie; les gens ont plus de pouvoirs, certes, mais ils n’arrivent pas à se rappeler qui ils sont d’un moment au suivant. Et tout au bout de l’orient, ils filent et se dissocient comme des arcs-en-ciel dans l’huile. Là-bas, seuls les dieux parviennent à rester entiers. Entre ces deux extrêmes, il y a les Marches, peuplées d’individus disposant de l’intelligence et de la volonté nécessaires pour vaquer tranquillement à leurs occupations. »

Il y aurait là un beau parallèle à faire avec l’univers de jeux de rôles Planescape ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Planescape ), ou même dans le réel avec comment le temps s’écoule selon que l’on soit près ou loin des structures de pouvoir. Ceci dit, l’intérêt profond du roman réside dans le fait qu’il aille à contre-courant du genre : au contraire de nombreuses sagas de fantasy épiques qui s’abreuvent à la source du classique Seigneur des Anneaux, lequel est basé sur les deux guerres mondiales, l’enjeu principal – le coeur de l’intrigue – n’est pas la celui de la mort d’un monde, mais plutôt celui de la façon dont l’amour et la vie collaborent pour perpétuer ce monde.

Bien que le personnage de Hanethe, ayant côtoyé dans l’est mystique la déesse du mariage, soit l’élément-clé de cette intrigue, celui qui cause une fissure profonde chez les protagonistes, c’est Jankin, un jeune homme intellectuel, séduisant, poli et, surtout, solo-polyamoureux. Même si la famille polyamoureuse n’est pas pleinement polyfidèle – Chayra entretient des relations passagères en dehors du polycule immédiat -, les relations que développe Jankin avec d’abord Taveth, puis Chayra suffisent à troubler l’ordre tacite qui y règne. Malgré que les deux femmes se partagent déjà deux partenaires masculins nullement jaloux – Ferrand et Ranal -, les circonstances et les événements entourant leur relation avec Jankin dresseront les deux femmes l’une contre l’autre, au point de les transformer et de changer la nature profonde de toutes et de chacune de leurs relations.

Ce que j’ai beaucoup aimé de « Pierre-de-vie », c’est ce rappel que la vie avance, que l’eau continue de s’écouler et que la roue tourne : que l’on soit monogame ou polyamoureux, exclusif, ouvert ou en série, échangiste ou libertin, il n’y a pas un système, pas une approche qui résiste au changement, au temps. Comme le chante Vortex dans le « Colossus » du groupe Borknagar, « Nothing but the process is infinite ».

Cette approche de Jo Walton dans « Pierre-de-vie », même si elle m’a fendu le coeur en fin de lecture, m’a rappelé avec bonheur la leçon que j’ai retenue de l’essai « More than Two » de Eve Rickert et Franklin Veaux – https://www.morethantwo.com/polyamorybooks -, comme quoi toutes les relations – comme tous les êtres vivants – naissent et meurent, et que l’adaptation au(x) changement(s) reste la clé d’une vie saine et heureuse.

De même, tous les bons romans ont un début et une fin. Je vous recommande celui-ci sans réserve, que vous aimiez les littératures de l’imaginaire ou non.

Pour acheter : https://www.leslibraires.ca/livres/pierre-de-vie-jo-walton-9782207144084.html
Plus de détails ici : http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Lunes-d-encre/Pierre-de-vie

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